Dépendance, culpabilité et haine de soi (1 de 2)

psg 2014-12-18La beauté d’un blog, c’est qu’à moins d’être l’objet d’une immense popularité, il constitue une plate-forme informelle où le rédacteur jouit d’une certaine liberté, y compris la liberté d’agir de façon ridicule.  Hier, par exemple, je prenais la décision de mettre le  blog sur la glace pour une longue période, convaincu d’avoir perdu toute légitimité et crédibilité pour écrire quoi que ce soit à propos de Dieu.  La décision venait d’un moment d’apitoiement, au cours duquel j’ai désactivé les commentaires, retiré des pages et avisé mes lecteurs.  Ce matin, en prière, je réalisais bien que cette décision était purement charnelle, qu’elle était motivée par un désir de haine et de vengeance envers moi-même et que Dieu ne m’avait jamais demandé de cesser d’écrire.  Alors voilà.  De retour à la normale.  Avec cette fois l’intention de réfléchir un peu plus à l’avenir avant d’agir avec impulsivité.

Cela étant dit, l’occasion est parfaite pour aborder justement un sujet qui touche la plupart, sinon la totalité des hommes souffrant de dépendance: la haine de soi.  Ce problème était pratiquement éradiqué dans ma propre vie depuis quelques années.  Mais avec les événements des derniers mois, il est revenu à la charge et il est donc nécessaire pour moi de revoir les principes fondamentaux qui m’ont permis dans le passé de ne plus m’apitoyer et m’en vouloir.

Un résumé de ma propre expertise en matière d’apitoiement et de haine de moi-même

Avant même que la dépendance ne soit active dans ma vie, je me souviens avoir traversé des épisodes de haine envers moi-même alors que j’étais à la fin de l’école primaire.  À cette époque, ma mère s’était éprise de Lorenzo, un homme beaucoup plus âgé qu’elle qui allait devenir mon beau-père pour une bonne partie de mon adolescence.  En peu de temps, mes rapports avec lui devinrent très problématiques.  Cet homme était un Gaspésien de la vieille école, élevé selon des valeurs rurales traditionnelles, avec une vision très stéréotypée de ce qu’était un homme et donc de ce que je devais être en tant que jeune homme.  Il était un homme aux nombreuses habiletés manuelles, très costaud, très travaillant, qui pouvait construire presque à lui seul un chalet en bois rond en une semaine.  Moi, j’étais un garçon sensible, un artiste dans l’âme, qui pouvait passer des heures couché sur son lit en écoutant les meilleurs succès du groupe Abba dans son Walkman, qui  pouvait s’enfermer dans sa chambre pendant une journée entière pour construire des vaisseaux spatiaux en Lego ou pour dessiner des dinosaures (ou d’ingénieuses machines à découper les chats en rondelles).  De plus, je n’avais aucun intérêt pour les travaux manuels, étais chétif comme un mulot et pour ajouter au scandale auprès de mon beau-père, je ne dégageais aucune énergie masculine et ma meilleure amitié était une fille âgée de 4 ans de moins que moi (qui allait éventuellement devenir ma petite amie une fois adulte).  Lorenzo, malgré toutes ses bonnes intentions, avait donc de la difficulté à composer avec ce drôle de moineau et la déception et l’irritation se devinaient facilement dans ses rapports avec moi.

Je ne me souviens pas exactement de mon dialogue intérieur de l’époque mais mes comportements indiquaient que je commençais déjà à m’en vouloir de ne pas être à la hauteur.  Un jour, alors que Lorenzo dégageait la neige sur le toit de l’hôtel dont il était le propriétaire, je me suis placé à son insu sous la chute de neige et de glace.  Le concept n’était pas suicidaire mais plutôt punitif.  Un autre jour, je m’étais mis sur la langue un produit toxique trouvé dans l’atelier.  Encore là, il s’agissait d’une tentative de me faire du mal sans toutefois vouloir en mourir.

Puis j’ai réalisé au fil de l’adolescence qu’il y avait des moyens beaucoup plus efficaces de me faire souffrir tout en évitant le danger: l’apitoiement.  Je pouvais rester assis dans le plus parfait silence et m’auto-punir sans que personne ne le sache, en me répétant des paroles méchantes, jusqu’à ce que j’en ressente de la douleur au coeur et que j’en pleure.  Une fois adulte, je découvris une autre tactique punitive, qui consistait à détruire des biens qui m’étaient chers ou des oeuvres que j’avais créées.  Ma première fiesta destructive survint pendant mes études collégiales.  Ayant pris du retard dans mes cours d’arts à cause de mes beuveries répétitives et de mon fort absentéisme au Cégep, j’avais tenté de faire un travail de dessin technique en pleine nuit mais sans y arriver.  Je m’étais alors dirigé vers ma chambre, avait déchiré toutes les affiches de mes murs, avais détruit mon clavier électronique, puis avais ouvert la fenêtre (en plein hiver) pour ensuite me réfugier sous les couvertures tandis que le vent glacial transformait ma chambre en scène d’après-guerre sibérienne.  Donc… pas tout à fait une saine réponse aux émotions négatives qui couvaient en moi.  Et qu’est-ce qui provoquait autant de colère et de haine envers moi-même?  Une mixture de plusieurs éléments: le rejet affectif involontaire de Lorenzo, de plus en plus de complexes par rapport à mon apparence physique, et surtout la dépendance sexuelle qui était déjà très ancrée, compulsive et perverse et qui me renvoyait une horrible image de moi-même.

Si j’avais obtenu des crédits pour tous les épisodes de haine manifestée envers moi-même au fil des années, j’aurais probablement obtenu à 18 ans ma maîtrise avec mention honorifique.  Je savais exactement sur quels boutons appuyer pour me déprécier, me démoraliser et me convaincre que ma vie était indésirable.  Je savais comment me faire du mal.  Et en considérant mes péchés, j’avais amplement d’arguments rationnels pour m’en vouloir à ce point.

Mon approche humaine pour enrayer l’apitoiement et la haine de moi-même

Avant d’atteindre la vingtaine, j’ai découvert la littérature nouvel-âge.  Ma porte d’entrée dans ce vaste univers fut Carlos Castaneda, qui m’aida à comprendre en très peu de temps que mon apitoiement était ridicule.  Au moment d’entreprendre la lecture de l’oeuvre de Castaneda, j’avais l’impression que mon apitoiement était justifié.  Je croyais être une victime.  Et je croyais qu’être une victime me conférait implicitement de l’humilité et donc de la vertu.  Étrange mais vrai.  Lorsque je m’auto-flagellais, je me disais inconsciemment que je devais paraître aux yeux de Dieu comme un petit animal blessé qu’on a envie de cajoler et consoler.  J’étais le gentil Jean maltraité par le vilain monde.  Mais dans les faits, mon apitoiement était ancré dans l’orgueil.  Castaneda m’aida à comprendre cette réalité.  Je ne suggère à personne de lire Castaneda car à part quelques concepts utiles, l’ensemble de la philosophie qu’il expose dans ses livres, tirée de ses rencontres avec un sorcier mexicain du nom de Don Juan Matus, est abominablement tordue et occulte.  Mais voici quelques paroles de Don Juan qui m’ont aidée à décrocher de ma haine de moi-même:

Le sentiment de propre-importance de l’homme est son plus grand ennemi.  Ce qui l’affaiblit est de se sentir offensé par les actions ou omissions de ses semblables.  Le sentiment de propre-importance requiert de passer toute sa vie offensé par quelque-chose ou quelqu’un.

Aussi longtemps qu’un homme sent qu’il est la chose la plus importante au monde, il ne peut vraiment apprécier le monde qui l’entoure.  Il est comme un cheval avec des oeillères; tout ce qu’il voit est lui-même, séparé de tout le reste.

Ou bien nous nous rendons misérables.  Ou bien nous nous rendons forts.  Le travail à y mettre est le même.

Dans un monde où la mort est un chasseur, mon ami, il n’y a pas de temps pour les regrets ou les doutes.  Il n’y a du temps que pour les décisions.

La mort est le seul conseiller avisé que nous ayons.  À chaque fois que tu sens – comme tu le fais toujours – que tout va mal et que tu es sur le point d’être détruit, tourne-toi vers ta mort et demande-lui si c’est le cas.  Elle te dira que tu as tort; que rien n’a réellement d’importance, hormis son toucher.  Ta mort te dira: « Je ne t’ai pas encore touché. »

La lecture de Castaneda, couplée avec toute la littérature nouvel-âge que je lisais, me permettait enfin de me désempêtrer de ces cycles aliénants d’auto-destruction.  D’abord, parce que je réalisais que ces patterns mentaux était absurdes et contre-productifs, et ensuite parce que je me voyais de plus en plus comme un dieu (ce qui est une des doctrines fondamentales du nouvel-âge).  Mes péchés ne m’affectaient donc plus autant car ils n’étaient plus des péchés à mes yeux.  Un dieu, en effet, ne pèche pas vraiment.  Il fait plutôt des expériences.  Et éventuellement, à force de se réincarner, il se dégage des illusions de ce monde et parvient à la vérité, à l’illumination.

Je suis donc passé, en un laps de temps plutôt court, d’un état de loque humaine à celui d’un dieu en puissance.  Étrangement, les deux états puisaient à la même source, c’est-à-dire l’orgueil.  Mais au moins, mon nouveau statut d’aspirant-dieu était beaucoup plus facile à porter que celui de perdant misérable.  J’étais dans l’erreur.  Mais je me sentais bien.  Alors j’ai vogué sur cette vague nouvel-âge jusqu’à ce qu’elle me mène aux bras de Jésus.

Mon approche religieuse pour enrayer l’apitoiement et la haine de moi-même

En 1996, je faisais une expérience de conversion radicale au sein d’une petite communauté de croyants catholiques charismatiques.  Je jetai alors au feu mes livres de Yoga et de religions orientales et devint un apôtre radical de Jésus.  Ma famille du côté paternel, qui admirait jusque là ma pseudo-sagesse nouvel-âge, se distança rapidement de moi à partir de ce moment, car j’étais complètement différent, ne parlais plus le même langage et ne valorisais plus les mêmes choses.  Mais qu’importe.  J’étais transformé.  Je goûtais enfin au vrai Dieu, celui que j’avais cherché si longtemps.  Toutefois, je devais maintenant apprendre à composer avec la conscience du péché.  Car je n’avais plus le loisir de déterminer ce qui était bien ou mal et de tout définir à ma convenance.  Dieu avait transformé mon coeur et j’étais maintenant conscient de mes fautes.

Une des approches des religions qui reconnaissent l’existence du mal et du péché est celle de l’expiation (souffrir ou sacrifier quelque chose pour obtenir le pardon d’une faute commise).  L’Église catholique ne devrait pas y avoir recours car elle est en principe fondée sur l’Évangile de la grâce, qui exclue toute expiation ou pénitence.  Mais à cause des erreurs humaines qui se sont infiltrées dans la doctrine catholique, elle enseigne que nous pouvons « racheter » nos fautes en faisant des rituels, des sacrifices, des bonnes actions, etc.   C’est donc avec cette approche que j’ai évité l’écueil de la haine de moi-même.  Je me suis mis à vivre de la façon la plus vertueuse possible.  Et lorsque je chutais, je redoublais de ferveur, je jeûnais, je faisais plus de chapelets.  J’avais alors l’impression que mes bonnes performances spirituelles apaisaient la colère de Dieu et faisaient de moi un bon chrétien.  Ironie du sort, je me trouvais à nouveau à puiser dans l’orgueil.  L’orgueil m’avait d’abord poussé à l’apitoiement, puis l’orgueil m’avait poussé à l’auto-déification et maintenant, le même orgueil me poussait à croire qu’en tant que fervent catholique, j’étais enfin une bonne personne.

Mais au fil du temps, la dépendance sexuelle me faisait mordre la poussière coup après coup et l’image du bon catholique que j’essayais d’incarner était donc mise à rude épreuve.  Je tentais de faire le bien, mais ma nature charnelle semblait gagner de plus en plus de terrain.  Et lorsque Internet fit son apparition, le bon catholique devint rapidement un maître menteur, tentant désespérément de sauvegarder son image de piété, tout en s’abandonnant à son péché.  De là, la haine de soi reprit du service.  Je n’arrivais plus à me sentir bon et respectable car mes péchés étaient trop graves, fréquents et nombreux.  J’étais dans cette position trop commune dans la religion: croire en de hauts idéaux mais être absolument incapable d’en être à la hauteur.  Deux options s’offrent alors naturellement: l’hypocrisie ou l’apostasie.   Pendant des années, je fis le choix de l’hypocrisie.  Je montrais à tous une image extrêmement fervente.  Les personnes âgées qui fréquentaient l’église étaient pleins de joie en voyant parmi eux un jeune homme tellement plein de piété, dans une ère où le catholicisme ne semblait plus intéresser les nouvelles générations.  Mais tout n’était que poudre aux yeux.  J’avais certes commencé mon voyage en tenant la main de Jésus, avec un coeur passionné pour lui.  Mais je n’étais plus maintenant que l’ombre de ce jeune prosélyte.  J’étais profondément corrompu.  Et de ce fait, la haine de moi-même et l’apitoiement revenaient de façon agressive.  J’avais l’impression que cet apitoiement touchait Dieu et, à défaut d’apporter du changement, convainquait le Père de me prendre en pitié.  Mais ce n’était pas le cas.

À force de tenir ce régime de vie religieuse hypocrite, j’en vins finalement à la deuxième option, qui était l’apostasie.  Je ne pouvais plus supporter cette double vie.  Je pris donc mes distances par rapport à la foi afin de restructurer mon système de croyances et me permettre de mieux vivre avec ma corruption.  Je remplaçai la foi en Dieu par la foi en moi-même.  Je tentais probablement de revenir aux « bonnes vieilles années », où je pouvais décider moi-même du bien et du mal.  Je me plongeai dans la science du succès, caressant le rêve d’avoir une vie prospère et riche, puis déviai progressivement vers mes croyances nouvel-âge d’autrefois.  Mais malheureusement, ce n’était pas un énorme succès.  Car j’avais bel et bien été touché par Dieu.  Et je ne pouvais éclipser totalement Jésus de ma conscience.  Il y avait toujours ce petit agacement, au plus profond de moi, qui ne me permettait pas de m’en sortir à si bon compte.  Mais je ne pouvais me résoudre à revenir à la foi chrétienne car elle était pour moi synonyme de culpabilité et de contraintes.  Je préférais ma « liberté ».

Mais la Bible dit que nous sommes esclaves de ce qui a triomphé de nous.  J’avais donc beau me croire libre en rejetant le Dieu de la Bible, j’étais néanmoins prisonnier de mes péchés.  J’étais incapable de m’arrêter de consommer du porno, de clavarder avec des filles, de me livrer à l’onanisme, de fantasmer massivement à toute heure du jour et de mentir compulsivement pour que personne ne le sache.  Mais plutôt que de croire que le péché était mon réel ennemi, je croyais que c’était la culpabilité qui l’était.  Si je pouvais enfin me débarrasser de cette moralité judéo-chrétienne, je pourrais m’aimer comme je suis et cesser de m’en vouloir.  Et avant que Dieu ne vienne me toucher à nouveau, je tombai sur un livre de Wayne Dyer intitulé « Tirez vos propres ficelles ».  Ce livre eut un effet catalytique sur mon désir d’affranchissement moral et je devins suprêmement égocentrique et intraitable.  Maintenant, plus PERSONNE n’allait me manipuler et me dire ce qui était bien ou mal.  Ni Dieu, ni mon épouse, ni qui que ce soit.  Personne n’avait le droit de me dicter mes pensées.  JE fixais les règles du jeu.  JE déterminais ce que je voulais faire et dire.  JE dirigeais ma propre vie.  J’étais le roi.  Ce monde était mon royaume.  Mes désirs étaient nécessairement justes et parfaits.

Cette psychose égotique dura un long moment.  Pour mon épouse, ce fut un moment interminable.  Jusqu’à ce que Dieu revienne dans ma vie de façon subtile mais bien réelle, jusqu’à ce que ma conscience s’éveille à nouveau à la vérité.  Je me souviens de la peur que j’avais face à l’Évangile.  Alors que j’avais l’impression de goûter enfin la liberté grâce à mes lectures de Wayne Dyer, Dieu me proposait tout à coup de faire demi-tour et de prendre le chemin inverse, celui de la mort à moi-même.  Et je me souviens précisément du jour où je me suis retrouvé à la croisée des chemins.  Ou bien je plongeais totalement et sans réserves dans le paradigme de Dyer, où j’étais l’ultime référence et où l’égoïsme était l’ultime vertu.  Ou bien je plongeais totalement et sans réserves dans le paradigme biblique, où Dieu était l’ultime référence et où l’amour sacrificiel était l’ultime vertu.  Finalement, grâce à la miséricorde de Dieu, je choisis la deuxième option.  Mais cette fois, je revins à Dieu par le biais d’une foi profondément ancrée dans la Bible.  Je compris pour la première fois le don de la grâce.  Je compris ce que signifiait la croix.  Et je compris que toute cette haine que j’avais envers moi-même allait enfin mourir au pied de cette croix.  Car je n’avais plus à exceller pour mériter d’être aimé par Dieu et pour m’accepter tel que j’étais.  Je n’avais qu’à comprendre et recevoir le merveilleux don de la grâce.  Et c’est ce don que j’expliquerai dans le prochain article.

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